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    April 21

    La brève du jour 2

    Sur mon cahier de rdv, ma secrétaire avait noté « 8101 FJ » : demande d’aide financière pour forfait journalier…

    Un peu comme on entre en scène, j’ouvre la porte du bureau, m’avance dans la salle d’attente :

    -          Madame François, annoncè-je d’une voix claire et profonde.

    Sur le pas de la porte, poignée de main, sourire…

    Lui ayant fait signe de s’installer, je rejoins mon bureau, et en farfouillant dans mes affaires à la recherche de sa fiche, je prononce d’un ton plus rassurant la formule d’ouverture rituelle :

    -          Alors Madame…expliquez-moi ce qui vous arrive.

    Elle a posé la facture sur le bureau, et sans me regarder…

     

    -          Cette nuit là, ma fille a été hospitalisée parce que son père l’avait violée et battue à mort. Aujourd’hui, l’hôpital me demande de payer les 5900 €.

    April 15

    La brève du jour 1

    Malika est venue me demander de l’aider à trouver un séjour de vacances pour personnes handicapées. Cet été, elle a envie de partir à la montagne.

    Malika a 32 ans, elle souffre d’un problème osseux, et de troubles du comportement.

    Il y a deux ans, elle a été victime d’un viol sur le quartier.

    Désireuse de l’accompagner vers un séjour correctement adapté, j’appelle l’intervenante chargée de sa rééducation fonctionnelle, pour mieux appréhender ses potentialités de mobilité.

    Nous faisons le point sur la situation, et le procès à venir.

    -          Vous savez, me dit-elle d’un ton ampoulé, j’ai une solide formation en psychologie et psychiatrie.

    -          Vous être psychologue, médecin ?

    -          Non psychomotricienne (200 heures de psycho en 3 ans … comme les as !!!)

    -          Malika, il faut savoir ce qu’elle veut… on ne peut pas à la fois souhaiter avoir un petit ami… et ne pas accepter de se faire violer… Et puis, franchement, il est préférable de se faire violer adulte que d’avoir un cancer généralisé, vous ne pensez pas ?  … Enfin…quoi qu’il en soit,  je vous envoie une brochure sur les séjours adaptés.

     

    Quelques jours plus tard, je recevrai une plaquette sur les randonnées pour enfants hyperactifs de 4-17 ans.

    October 13

    Exister jusque dans sa mort

    Lundi 10 octobre
     
    En commentaire du dernier billet philo d'Aléatoire sur l'existentialisme.
     

    Au quotidien j'accompagne des personnes confrontées à des problématiques de santé graves, ayant des incidences notoires dans les autres sphères de leur existence (travail, vie affective, situation économique, santé psychique...)
    Au quotidien, mon travail consiste à accompagner ces personnes vers une forme de résiliance, de prise de conscience que même si leur vie de ressemble pas à l'idéal qu'ils en avaient, ce n'est pas pour autant qu'avec ce qu'ils sont hic et nunc, principe de réalité, ils ne peuvent pas se mettre en projet.

    Ce matin précisément, je me suis rendue au domicile d'une monsieur accompagné dans le cadre d'un réseau de soins palliatifs (en clair, un gars qu'on dit "en fin de vie", c'est à dire se préparant à mourir, et dont on préfère limiter la douleur que s'acharner thérapeuthiquement). Cet homme est en phase terminale de cancer. Ce matin, cet homme nous disait sa lassitude de souffrir, son angoisse de laisser sa famille dans une situation administrative et financière difficile, son amertume "j'ai pas mérité ça". Il évoquait l'euthanasie, en faisant même la demande, expressément... si la réponse est épineuse, la demande elle est entendable...

    L'infirmière et moi même nous sommes éfforcées de donner à monsieur les billes lui permettant d'etre maitre de sa situation: l'infirmière discutant avec lui du sentiment de liberté, inhérent à chaque étape de la vie, et moi-même lui proposant de lui expliquer les droits et démarches de sa famille après son décès. A la fin de la rencontre, au moment de se quitter Monsieur nous a dit... "A dans dix jours, si je suis encore là", puis il s'est ravisé... "non, je serai encore là, il faut que tout soit réglé avant mon départ. Le 26 novembre, on boira le champagne, pour mon anniversaire"

    Sur le pas de la porte, son épouse nous avoua que le 26 nov était aussi le jour du décès de leur fille, intervenu il y a dix ans.

    En rentrant, nous savions que cet homme mourrait le 26 novembre, pas avant...
    "Seule compte la réalité" dit Sartre... cet homme, sans faux semblants ni illusions à choisi de se préparer à la mort, de la faire exister, comme un phase de sa vie. Cet homme s'est engagé... Il a choisi.

    Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce qui se dégage de cette rencontre me semble infiniment positif.

     
    Jeudi 13 octobre
     
    Aujourd'hui, j'ai fait la connaissance d'une femme, dont l'espérance de vie est très courte.
    Alitée à son domicile, cette femme est lourdement apparareillée, sous assistance respiratoire.
    Atteinte d'un cancer généralisé, et d'une tumeur importante à la machoire, elle s'exprime très difficilement, et nécessite une attention infinie pour être comprise.
    Nous nous rencontriions pour la première fois, et je lui expliquais le sens de ma présence: épauler son fils, âgé de 24 ans dans ses démarches, trouver un financement pour la présence d'un auxiliaire de vie, préparer "l'après", afin de lui permettre d'aborder, sereine ses derniers moments de vie, en actes, autant qu'en parole... libérée.
    Lentement, longuement, cette femme me dit que les autres ne la comprenaient pas lorsqu'elle parlait, du fait de sa mauvaise élocution, du débit, et du peu de force de sa voix. Son regard exprimait à la fois sa souffrance, et le regret de ne pouvoir dénouer ce qu'elle avait à dénouer... Elle me tendit la main, avec une force étonnante, au vu de sa fragilité.
     
    En quittant la domicile, je savais qu'à l'opposé de l'homme rencontré lundi, son agonie serait lente, et difficile... tant elle n'aurait pas choisi, donné du sens, et fait exister le dernier acte de sa vie...
    October 04

    No pasaran ?

    Texte écrit en commentaire d'un billet du blog "Un autre monde est possible"

    Petit message, solidaire, de travailleur social, gréviste, de là où elle est, qui croit aussi qu'un autre monde est possible, projection prédictive, irréfragable....
    ... qui croit que la réforme de l'assurance maladie, si elle permet de faire des économies ne bénéficiera pas aux plus précaires contraints désormais de passer par la case "médecin traitant" avant de consulter tout médécin spécialiste (et 7€ supplémentaires à débourser !)
    ... qui croit que le crédit d'impots (75 euros pour les plus jeunes) afin de financer une mutuelle, qd on est bénéficiaire de l'AAH (599 €)... c'est pipeau (au passage je rappelle que les personnes bénéficiaire d'une Allocation Adulte Handicapé... donc a priori nécessitant de recourir à des soins... dépassent le plafond de la CMU (couverture maladie universelle) qui permet la gratuité des soins... et par conséquent... l'accès aux soins !!!
    ... qui se demande ce que signifie le terme AME (Aide à la Maltraitance des Etrangers ???)

    Alors peut être pardon... Jean-Marc, Vincent, Angélique et les autres...
    Pardon Monsieur E. qui êtes peut être déjà mort... et Madame R qui m'attendez comme le messie... pardon, peut-être... pourquoi pas... et cependant... la culpabilité qui nourrit nos professions la gangraine...
     
    ...car...  
     
    ... si nous ne sommes pas là demain, c'est parce que nous vous accompagnons... autrement...

    No pasaran ???

    Eossienne
    June 05

    "La nécessité du beau vous habite"

    En commentaire au JOURNAL DE BORD MAROC AVRIL 2005 , Pamplemousse note :

    "Pas de violence dans les sentiments, ni dans les analyses socio-historiques bien proprettes. Vous devez être trop bien élevée, et la nécessité du beau vous habite en permanence."

    Ce regard m'a arrêtée quelques instants...  "la nécessité du beau" ? A quoi répond donc cette haute exigence ?

    Ces quelques lignes proposeraient-elles une bribe de réponse...

    ..............................................

    30 aout 2004

     

    Aujourd'hui,  j'ai réellement plongé dans les quart-monde, des gueules à la Jeunet, des voix à la Zezette, mais sans l'envie de rire du tout, plutot le musée des horreurs

    - Bah ouais, j'ai pris mon flingue, et j'ai tiré, mais qu'est ce que vous voulez, cette bande de jeune sous ma fenêtre, tous les soirs, j'en pouvais plus... et en plus à cause d'eux, j'me suis payé une garde à vue...

     

     Et puis cette femme, dont le visage a dû etre beau, atteinte du sida, le corps déformé...Edentée, et dont le dentier ne faisait pas corps avec la gencive.

    - Vous avez vu mes jambes (elle me montre deux énormes poteaux à la peau grise et craquelée, aux poils longs et drus), et puis, je vous dis pas ce qui pousse dans mon vagin...

     

    Hier, K. me demandait: "tu dois pleurer tout le temps au boulot, tu fais comment ?"

    Et bien non,  au boulot, jamais une larme ne m'est venue, jamais... au boulot, j'ai plutôt envie de montrer des dents, façon le chien, à ces putains de médecins, "qui font leur boulot", certes, mais qui ne soignent pas les gens vraiment parce qu'il ne les regardent pas ou ne les entendent pas en plenitude... envie de montrer des dents quand on manque de moyens, et que fatalement monsieur machin, sans ressources depuis 3 mois (parce qu'il est bégue et que le service n'a pas compris qu'il demandait le Rémi !!!) au bord du gouffre va un jour finir par "éclater la gueule à la famille Troare" dont il croit qu'elle a touché le gros lot à la CAF (mieux que le loto dis donc, on devrait essayer !)

    Dans les fins fonds du 93, quand tes droits tardent à venir, parce que madame michu peut pas signer le putain de document qui déclencherait le paiement, parce qu'aujourd'hui c'est le repas de fin d'année, et demain la fête des mères, et après demain la fetes des mal baisées...quand tes droits tardent à venir, et que t'es dans la merde, t'as le choix entre deux choses: une aide financière d'urgence (délai 15 jours à 2 mois selon les organismes, et te demandant la batterie habituelle de papiers justificatifs), et les usuriers des temps modernes, cofidis and co... réserve d'argent versée en 48H, sans aucune pièce justificative... et nous on récolte... essaimant par flopées des dossiers de surendettement... on ferait quoi nous, à leur place dis moi ?

    Et je pourrai t'en sortir des milliers de trucs comme ça... un service spécialisé dans le maintien des personnes malade ou âgées à domicile (c'est nous...c'est super louable en soi !) travaillant dans des communes, où il n'y a aucune assoc de soins ou aide à domicile, ou bien alors "oui on intervient, mais uniquement en centre ville" (de ces villes s'étalant à perte de cité)

    Non franchement, ça me donne bien moins envie de pleurer que Jessica, sur M6 se demandant si oui ou non elle va quitter Johnny pour partir avec Jason, qu'elle aime, "malgré qu'il" ait des shoes de naze. (mais Johnny lui, il a un rire débile, et c'est pour ça qu'elle l'aime plus)... ils sont venus pour tester leur amour...

    Et moi, du plus profond de mes racines, moi et ma volonté de croire et de vouloir l'homme digne, libre, irréfragablement, ... il y a des jours où c'est le crash test... et ces jours là, pour biaiser cette amertume, je calimérote...C'est bien plus simple... ?

     

    Photo extraite de : BACHELET (Bruno), . – Domicile fixe, la maison de Nanterre . –  Paris : Edition°1, 1994.